Vous êtes ici : Accueil > Actu-Deco > 
Voir les actus de la famille
SHEKINAH L'AFRICAINE BLANCHE

En cette fin d'année et pour la nouvelle année 2020, j'ai eu envie de vous raconter un petit bout de mon chemin, celui qui sans doute a donné à ma vie l'envie de partager ce que je suis, ce que j'ai et le désir de dire à ceux que je rencontre, et que la vie malmène parfois, que ''derrière les nuages, le ciel est toujours bleu''.

 

 

«Adieu mon pays bien aimé !». L’avion vient de décoller et par le hublot je regarde une dernière fois les lumières d’Abidjan, le tracé des routes et le pont Houphouet Boigny, l’Hôtel Ivoire, le quartier de Cocody. Les larmes qui inondent mes yeux métamorphosent toutes ces lumières en de petites pépites d’or dansantes, comme des lucioles tournoyant dans la nuit ivoirienne. Très vite ces lumières deviennent de plus en plus éparses jusqu’à totalement disparaître dans l’obscurité, dans un noir profond, dans le presque vide d’une vie qui ne sait plus où elle va. Je quitte ma terre natale et par la même occasion l’innocence de mon enfance. Plus rien ne sera plus jamais comme avant. Je sais tout ce que je laisse mais ignore le chemin sur lequel je viens de faire mes premiers pas. On m’arrache à mes racines, on kidnappe mes espoirs, on assassine un bout de moi-même.

 

 

 

 

 

 

J’ai quatorze ans, je suis blanche et je suis africaine !

Seize ans plus tôt, Phil, un jeune français remontait vers Man en taxi brousse. Dans cette camionnette, deux bancs avaient été installés de chaque côté du véhicule si bien que les voyageurs se faisaient face. Le taxi était bondé, d’hommes, de femmes et au milieu d’eux, à leurs pieds, des poules et deux moutons. Mais cela n’était pas encore assez rentable au goût de la compagnie de taxis. A la mode ivoirienne le pousseur qui courait derrière le véhicule avait laissé la porte arrière ouverte alors que le taxi commençait à rouler. Puis brutalement le conducteur avait freiné, ce qui amenait toute notre compagnie à se retrouver tassée, que dis-je entassée vers l’avant du véhicule. Le pousseur poussa donc son petit monde et put ainsi ajouter une place supplémentaire. La gardant bien au chaud, il hurla «Mamiselle, Mamiselle, encore une place pour vous ». Sortant de la poussière que ce stratagème avait soulevé, une jeune femme mince et brune saisit la main du pousseur et monta prendre sa place. Essoufflée, elle se dépêcha de ranger sous le banc son sac de voyage avant qu’une poule ne s’installât dessus. Tous les yeux la dévisageaient ; non pas rancuniers car habitués à ce procédé, mais plutôt surpris par la présence inhabituelle de deux blancs dans un taxi brousse. Olga, était une jeune sage-femme belge qui montait aussi à Man pour prendre la direction d’une pouponnière.

 

C’est ainsi que Phil, mon père rencontra Olga, ma mère. L’un venait du Sud de la France, l’autre du Sud de la Belgique et c’est à plus de sept mille kilomètres de chez eux qu’ils allaient rencontrer la passion de leur vie. Bien vite ils partagèrent l’amour de ce pays si chaleureux, si accueillant. Rien ne compta dès lors plus pour eux que de se mettre au service d’un peuple attachant et noble. Ils avaient tant à apprendre !.

 

 

Et puis un jour, Olga annonça à Phil une nouvelle qu’ils attendaient depuis bien des mois : ils allaient être parents. D’un commun accord, ils décidèrent de ne pas rentrer en France mais de vivre cette aventure ensemble en Afrique. Maman allait donc régulièrement se faire suivre au dispensaire de Man. Elle était sage-femme et pourtant elle préférait confier sa vie et celle de son enfant à naître à une femme africaine ayant l’expérience de nombreuses naissances en brousse. Chaque visite se faisait au rythme de l’Afrique, sans rendez-vous. Les femmes se retrouvaient debout, dans une longue queue et attendaient sous le soleil brûlant si bien qu’Olga succombait vite à la chaleur. Chaque fois, une autre future maman compatissante lui conseillait d’aller se reposer à l’ombre du Flamboyant et pour que maman ne perde pas sa place dans la queue, elle laissait sa chaussure que la femme faisait avancer. Enfin, par une rare nuit fraîche de saison des pluies, une petite fille vint au monde.


J’ai passé mes premiers années de vie à Duékoué, en brousse, au dos de Rosalie ma nourrice. Je me souviens de sa voix douce et rassurante, de son parfum épicé et chaud. Rosalie a été ma deuxième maman. Elle habitait avec nous la maison en toit de paille que papa avait construite de ses propres mains. J’étais heureuse comme un enfant peut l’être loin des réalités de la vie. Un jour cependant je pris conscience d’une réalité. J’avais alors à peine deux ans et découvrais la marche. M’agrippant à tout ce qui pouvait bien m’empêcher de tomber, je m’étais petit à petit approchée de femmes qui pilaient le piment dans des mortiers devant leur case. Rosalie me suivait du regard. Mes petites mains portaient le feu invisible du piment et elle n’imagina donc pas l’horreur des minutes qu’elle allait vivre à mes côtés. Dans ma conquête je m’arrêtais et fit le geste habituel d’un jeune enfant : je portais mes doigts à ma bouche et en un instant l’incendie se déclara et la douleur explosa dans ma bouche. Comme je pleurais, je frottais mes yeux et l’incendie se propagea à mes yeux. Cinq heures durant, à tour de rôle, maman et Rosalie tentèrent de calmer ma douleur. Nous étions à trois heures de route du premier hôpital et la trousse de secours de maman avait vite eu ses limites et puis la nuit, on ne pouvait prendre la route. Il fallait attendre le matin. Après cinq heures de pleurs, les yeux avaient été lavés naturellement par les larmes et je m’endormis profondément. Maman m’a souvent rappelé cette anecdote afin de me dissuader de vouloir à tout prix conquérir le monde. Mais j’aimais l’aventure.

A quatre ans, la rencontre avec un blanc provoqua chez moi une panique totale. Je me mis à pleurer, crier je courais me protéger dans la robe de maman en hurlant « maman, maman,… un blanc… ». Ce fut la première fois sans doute que je pris conscience que j’étais « toubabou » c’est à dire une « blanche » et que mes parents eux aussi étaient différents. Mes frères et sœurs à la mode africaine, c’est à dire ceux qui habitaient le même village que moi, ne m’avaient jamais fait remarquer ma différence. Je courais avec eux derrière les voitures climatisées qui venaient d’Abidjan et qui transportaient des hommes d’affaires blancs et je criais « toubabou de toubabou , toubabou de toubabou ! » c’est à dire « voilà les blancs, voilà les blancs ! ».
J’avais toujours cru que ces petits ronds noirs sur ma peau signifiaient que ma peau africaine s’étendait que je j’allais bientôt être toute noire. Maman dût m’expliquer à maintes reprises qu’il ne s‘agissait que de grains de beauté et que jamais je ne serai toute noire. Quelle déception !

Vers l’âge de six ans, papa me prenait avec lui à la chasse. Je le suivais dans le chemin qu’il traçait à la machette. Et nous rapportions tout fiers des pintades pour le repas du soir.
Parfois à la tombée de la nuit pendant la saison des pluies, mes amis et moi allumions nos lampes de poche devant les trous des termites volantes. Attirées par la lumière, celles-ci sortaient de leur cachette et comme nous n’avions pas oublié de placer à l’entrée de leur maison de fins petits filets, elles venaient s’y emprisonner. Nous placions ensuite ces filets au-dessus d’un feu et les ailes des termites séchaient puis tombaient et nous n’avions plus qu’à déguster ce délicieux encas. J’en raffolais !.

Un jour, le papa de Mamadou, mon meilleur ami, revint de la chasse avec un bébé singe. Tout de suite, le regard de ce petit animal terrorisé croisa le mien. Je courais voir mon père le suppliant de sauver ce singe d’un foutou (ragoût) certain. Brave homme, le papa de Mamadou comprit ce qui venait de se passer en moi et proposa à mon père de m’offrir la pauvre bête. Il était si petit, si mignon avec son pelage gris, blanc, noir soyeux et sa tache blanche sur le bout du nez.

Sa très longue queue lui servait sans doute à s’agripper quand il sautait de branche en branche. Mon père mit du temps à accepter le cadeau du papa de Mamadou mais il se laissa finalement convaincre. Et c’est ainsi que Kiki, mon singe entra dans notre famille. Il me suivait partout.
Du haut d’un arbre, il était capable de sauter dans mes bras tendus vers lui, ce que jamais il ne fit avec quelqu’un d’autre. Mais l’arrivée de Kiki engendra aussi une totale désorganisation de la vie des poules que maman élevait. Kiki n’avait pas le droit de dormir dans la maison. Il dormait dans le double toit, sous la paille mais il dû y faire quelques mauvaises rencontres rampantes et décida donc d’aller dormir avec les poules dans le poulailler. Papa avait construit un poulailler sur pilotis afin de permettre une constante aération. A l’intérieur, les poules se plaçaient et dormaient sur des planches de hauteurs différentes. Afin d’avoir chaud pendant les nuits fraîches, Kiki dormait donc entre deux poules. Mais, et j’ignore pourquoi, Kiki remuait beaucoup dans son sommeil et ses voisines, les poules étaient régulièrement réveillées ; ce qui au bout d’un moment provoqua une rébellion.. Elles se mirent dans une colère qui se propagea à tout le poulailler si bien que toute notre famille fut réveillée. Papa se leva et alla chercher Kiki qui semblait vouloir absolument régner sur ces petites choses caquetantes. Papa fit sortir Kiki et la nuit fut ensuite plus calme. Mais le soir suivant, le même cirque recommença et papa se leva à nouveau. Kiki qui avait eu froid le reste de la nuit précédente ne souhaita pas se faire déloger une nouvelle fois. Il joua donc à cache-cache avec papa pendant un bon moment et papa eut tout le mal du monde à retrouver la boule de poils entre les plumes. Ne le trouvant plus, papa pensa que la longue queue de Kiki devait bien dépasser sous les pilotis du poulailler. Il alla donc voir sous le poulailler, attrapa la queue du singe qui à nouveau dû passer le reste de sa nuit dans les arbres. Mais Kiki avait de la suite dans les idées ; la nuit suivante, même concert de cris et de hurlements du singe qui se faisait piquer par des poules devenues agressives. Papa pensa tout de suite à attraper Kiki par la queue… mais pas de queue à l’horizon. Papa écouta et se rendit compte que kiki était toujours dans le poulailler puisque les poules continuaient de rouspéter. Alors doucement, sans que l’animal ne l’entende il s’approcha de l’entrée et ouvrit la porte soudainement. Kiki, se tenait au beau milieu des poules mais le petit malin avait relevé sa queue et la tenait dans sa main. C’est ainsi que papa décida de construire une petite maison douillette pour mon animal de compagnie. Il l’accrocha dans un arbre et Kiki accepta de déménager. Les nuits furent alors plus calmes.


A sept ans, toute la famille - et Kiki bien entendu - dût partir vivre à Abidjan parce que papa y était muté. Mamadou et ses parents nous suivirent. Comme je grandissais, maman me confia de nouvelles responsabilités : faire la vaisselle du matin avant de partir à l’école. Il y avait peu à faire et j’aimais jouer avec l’eau qu’ensuite je jetais dans les hortensias ou les Hibiscus. Mais un jour maman me demanda de faire attention à ne pas jeter les couverts du petit déjeuner avec l’eau de la vaisselle. J’y pris donc garde mais maman semblait soucieuse. J’appris la raison de son inquiétude : les petites cuillers disparaissaient de jour en jour. Je lui promis de bien faire attention mais cela ne changea en rien le problème. Que se passait-il avec ces petites cuillers ? Papa décida de mener l’enquête. Il se cacha donc après le petit déjeuner et observa. Alors que je débarrassais et que le reste de la famille était parti vaquer à ses occupations – enfin c’est ce que je croyais – papa prit Kiki en flagrant délit. Mon singe avait l’audace de venir récupérer toutes les cuillers pleines de confiture dans les pots et se dépêchait ensuite d’aller les lécher dans son arbre puis laissait tomber les cuillers au sol. C’est ainsi que maman eut la joie de retrouver en un petit monticule tout son service.

A dix ans, ma vie était un Eden. Un papa plein de tendresse et d’attention, une maman aux mains de fée capable de transformer la moindre chose en un chef d’œuvre, une famille unie et beaucoup, beaucoup d’oncles, de tantes noirs et blancs sans parler de la multitude de frères et sœurs.

A la saison des pluies, nous avions l’autorisation de courir sous la pluie et de jouer sous les gouttières. Nous inventions dans les petits ruisseaux que formait la pluie, mille et un jeux d’eau. J’aimais aussi être à l’école quand la pluie commençait. Mon école était composée d’une succession de classes comme un long train qui s’étend dans la nature. Alors que nous travaillions, soudain on entendait comme le bruit d’un galop sur les toits en tôle ondulée. Les gouttes sur ce matériau en fer résonnaient plus elles s’approchaient de nous au point que lorsque la pluie nous avait rejoint la maîtresse ne pouvait plus enseigner tant le tintamarre était assourdissant. Alors elle nous faisait chanter. C’est ainsi que toute une école, classe après classe entonnait un concert qui perdurait tant que la pluie ne se taisait pas. C’était merveilleux !.
Certains gros orages nous étaient interdits car dangereux. Ils annonçaient une tornade puissante qui dévastait tout sur son passage. Mais ce que j’aimais par dessus tout c’était les minutes qui les précédaient. Les nuages devenaient couleur encre, le vent soufflait, rafraîchissant l’atmosphère. Nous savions que le ciel allait exploser en un feu d’artifice de lumières bleutées, blanches, jaunes. L’électricité dans l’air se faisait de plus en plus oppressante et nous étions euphoriques. Tous les enfants se rassemblaient sur la pelouse et se mettaient à tourner sur eux-mêmes, tourner et tourner encore jusqu’à tomber au sol. Alors dans un vertige incroyable nous ouvrions les yeux pour contempler le ciel sur la terre et la terre dans les cieux. Puis soudain, plus aucun bruit, le vent cessait, les grillons, les animaux se taisaient et nous savions que nous n’avions que quelques secondes, pour vite courir nous protéger à la maison avant le début de l’apocalypse. Bien souvent je suis partie trop tard tant ce moment me saisissait. J’arrivais alors sous une trombe d’eau au milieu des éclairs et du tonnerre et me faisais gronder à cause de mon insouciance.
Je restais là de longues heures derrière les volets entrebâillés à contempler le travail de l’eau autour de ma maison transformée en une arche de Noé. (en plus de Kiki, nous avions adopté un chien, 3 chats, 8 cochons d’inde et un écureuil). Je me délectais du parfum de la terre sèche qui rencontre l’eau du ciel.

Treize ans. Le ciel se voile, mon Eden se fissure. Papa m’apprend que le retour en France est inévitable. Je repousse l’idée, la refuse, la réfute et entre en crise. Impossible, impossible de quitter ma terre natale, impossible de partir loin de mes frères et sœurs qui ne pourront jamais me suivre. Pas question d’abandonner Kiki. Je pleure tous les soirs dans mon lit et toute l’affection, la tendresse de mes parents ne peuvent me détacher de mon calvaire. Je ne peux tout simplement pas m’imaginer dans un autre monde que celui de ma famille africaine, celui des repas partagés autour de la grande casserole dans laquelle chacun vient prendre avec sa main son riz, celui des marchés colorés et parfumés, celui des saisons sèches et saisons des pluies, celui de la nuit remplie du chant des grillons et des lumières dansantes des lucioles, de mes jours de lumière et de soleil. Je ne peux pas partir. C’est impossible !.

Oui, je suis blanche mais je suis africaine ! et ma terre, c’est ici ! J’avais toujours entendu papa dire « quand j’aurai l’âge de mourir, je veux mourir en Côte d’Ivoire ». Cette phrase était pour moi comme un pacte de non retour en France. J’étais trahie, déçue, brisée et pourtant je savais que papa n’y pouvait rien, qu’il prenait les meilleures décisions pour la famille.

Pourtant, j’étais bien là, dans cet avion qui me ramenait au pays de mes ancêtres. Je revoyais les visages rayonnants de Mamadou, Bineta, Priscille, Fatima, Aquilas, et tant d’autres. Ils n’ont pas pleuré, ils étaient ravis de venir voir le gros avion et ne se rendaient pas compte que cet énorme oiseau m’enlevait à eux pour toujours. Je repensais à Kiki. Papa avait trouvé pour me rassurer la famille idéale pour adopter mon singe. On était venu le chercher mais Kiki n’avait pas voulu qu’on l’enlève de moi. Il restait accroché à mon cou comme il l’aurait fait avec sa mère. Cet homme blanc, cet inconnu finit par le prendre et le mit dans sa voiture. Kiki le mordit et se mit à crier, hurler. Il courait d’une fenêtre à l’autre et me regardait sans comprendre ce qui lui arrivait. Je plaçais mes mains sur la vitre et Kiki me tendait les bras et continuait à hurler. Papa fit signe à l’homme blanc de partir et je courais derrière la voiture jusqu’à la route. Je ne pouvais aller plus loin. Kiki sautait sur la plage arrière et hurlait son désespoir et moi, je ne pouvais rien faire que laisser mon bien le plus précieux m’être arraché.
Je m’assis le long du chemin et laissais mon corps vidé tout ce qu’il pouvait contenir de larmes. Papa vint et s’assit à mes côtés. Il posa son bras sur mon épaule et se tint là dans le silence parce qu’il savait qu’aucun mot ne pourrait me consoler. Kiki, mon pauvre Kiki, qu’allait-il devenir ?
Je m’endormis et mes rêves furent comme ces images que certains racontent avoir vues alors qu’ils pensaient mourir. Des flots de visages, des lieux, des rires, des pleurs. Tout s’entrelaçait comme on essaie d’enrouler une bobine de fil qui se défait.

La voix douce et suave de l’hôtesse de l’air me fit sortir de mon sommeil. J’avais tant pleuré que mon corps réclamait du repos. Nous étions déjà arrivés à Paris. Destination inconnue, bout du monde, fin de parcours. Je ne veux plus vivre. Papa prit ma main, maman m’embrassa et me dit : « tu verras, ça va aller. On va découvrir notre nouvelle maison et bientôt tu iras à l’école ».

Mon oncle Pierre nous attendait. Il semblait si heureux de nous retrouver. J’avais froid, mal aux pieds. Là-bas, je ne portais des chaussures que pour aller à l’école mais dès le retour je me dépêchais de les enlever pour courir pieds nus. Je pouvais piétiner les cailloux, la corne qui s’était formée sous mes pieds me protégeait de la douleur. Pourtant, ces longues heures de vol avaient meurtri mes pieds.

Et ce ciel au dessus de ma tête…. sombre, gris, très bas ne m’inspirait rien qui vaille. Je n’arriverai pas à vivre sans voir mon ciel bleu, pensais-je et je me souvins de ce que la maman de Mamadou m’avait dit en me quittant à l’aéroport d’Abidjan : « N’oublie pas ma fille, le ciel est toujours bleu même si les nuages essaient de te faire croire le contraire. Derrière les nuages, il y a toujours du ciel bleu, alors aie confiance »

Mon oncle nous conduisit vers notre « nouveau chez-nous » comme disait maman. Mais mon chez-moi c’était notre petite maisonnette à Abidjan, entourée de bougainvilliers chatoyants. Je m’attendais à une maison comme celle que nous avions à Cocody mais c’était un grand bâtiment avec de nombreuses fenêtres, comme des cachots. Pas d’herbe, pas d’arbres, pas d’animaux… Ils appelaient cela une HLM, c’était insupportable, on s’y sentait étriqué comme dans ces fichues chaussures que maman m’avait obligé de porter depuis le départ.

Les semaines passèrent. Je n’osais pas sortir, je regardais ce monde étrange où les gens ne font que courir et cela du matin au soir. Chez moi, on ne court jamais pour aller travailler. On prend le temps, tout le temps qu’il faut pour faire chaque chose. Qui a un jour ajouté une heure à sa vie parce qu’il a couru plus vite qu’un autre ?… je crois même que ces gens qui courent vivent moins longtemps que les vieux de mon village. « Papier a gâté leur tête » disent les anciens. Mais je sens que je vais devoir plonger dans ce courant et accepter d’arrêter de me cacher. Je vis en Côte d’Ivoire la nuit et en France le jour. Quel est mon avenir ?

Je suis une africaine blanche.
Premier jour de classe. Je suis terrorisée. L’école est en face de la « maison » et maman me regardera j’en suis certaine jusqu’à ce que je disparaisse dans la foule. J’avance, mon cartable au dos. Je cherche ma classe mais évite tous les regards. Je ne veux pas parler, je ne veux pas être heureuse ici. Je veux juste survivre pour retourner au pays. J’ai trouvé ma classe. Où m’asseoir ? Instinctivement, je me dirige vers la seule personne rassurante : un garçon noir. Il me regarde mais ne dit rien. Puis il s’adresse à moi gentiment « Bonjour, je m’appelle Franck et toi ». Je ne réponds pas. Je n’ai plus de nom. Je n’ai plus d’identité.
Déjà le cours est terminé et je n’ai rien entendu, je ne me souviens de rien. Il me faut aller vite dans la cour avant que quelqu’un m’arrête. Pas de chance, un garçon se dirige vers moi « dis, ça te branche de sortir avec moi ? ». « Sortir » mais de quoi parle-t-il, qu’est-ce que cela signifie ?. Je ne réponds pas. Je ne comprends pas ce qu’il dit. Je jette un regard vers la « maison » et devine la silhouette de maman à la fenêtre de la cuisine. Elle aussi est inquiète; mais essaie de le cacher. Elle ne me voit pas.

Les jours passent et ma solitude s’amplifie. Je suis seule, désespérément seule au monde loin de chez moi, loin de ceux que j’aime et Kiki, qu’est-il devenu ? Puis un profond sentiment de culpabilité m’envahit et je pense à mes parents qui font de leur mieux pour que je sois heureuse. Mais je n’ai qu’une envie, fuir, retrouver l’afrique. Personne ne regarde, la porte de l’école est ouverte. Je sors. Je veux trouver une forêt, je veux trouver des animaux. Je marche, je marche et je ne sais plus où je vais ni où je suis. De toute façon je suis perdue. Et puis soudain : des arbres ! oh des arbres ! un parc. J’entre, pose ma tête sur le tronc d’un grand chêne et respire son parfum. Je l’enlace de mes bras et me serre contre lui comme je le fais encore parfois dans les bras de mon père ou de ma mère. Cet immense tronc sous mes yeux est comme le chemin sur lequel je marche aujourd’hui. Plus loin, plus haut il se divise en trois grosses branches puis de chacune d’elle se multiplie en une multitude de petites branches comme une carte routière. Ma vie est pareille à cet arbre. Si je suis sur le tronc actuellement, je sais que je dois choisir une branche puis petit à petit progresser sur les routes de ma vie. Je sais que rester accrochée à ce tronc ne me mènera nulle part, je dois me mettre en route et je crie vers le ciel «j’ai besoin d’aide ! Je vais mourir !».

« Que fais-tu petite ? ». Oh ! cette voix, cette voix rassurante, je la connais. Je me retourne et me retrouve devant un vieil homme noir, un inconnu et pourtant, à lui seul, son visage me raconte l’espoir. Une barbe blanche bouclée encadre un sourire réconfortant. Sa voix grave ressemble à celle des anciens de Duekoué où j’ai grandi. « Tu es triste petite soeur ?» me demande-t-il. Nous nous asseyons au pied de l’arbre et je lui raconte mon pays, mon départ et les nuages de ma vie. « Petite, souviens-toi, le ciel est toujours bleu même si les nuages essaient de te faire croire le contraire. Derrière les nuages, il y a toujours du ciel bleu, alors aie confiance »
Mon cœur ne fait qu’un tour et je répète : « derrière les nuages gris, le ciel est toujours bleu ».
« Petite, continue l’homme noir, c’est à toi de te battre, de pousser les nuages afin que le ciel bleu revienne dans ta vie. Tu as le choix. Vivre ou mourir : si tu choisis de vivre alors ce ciel bleu, tu le retrouveras. Si tu te laisses mourir, alors les nuages se feront encore plus gris et plus épais. Chasse les nuages et vis, relève-toi et mets-toi en marche ! Et puis, là haut, Il t’a entendue et Il t’aidera.» Il me tend la main et m’aide à me tenir debout. Il essuie les larmes qui roulent sur mes joues.

Soudain, comme ce feu qui jadis avait rempli ma bouche, brûlé mes yeux, un sursaut de vie embrase mon corps, je regarde le vieil homme et je m’entends lui dire : «oui, oui, à partir de maintenant je décide de vivre. Je te promets, je vais vivre. Ramène–moi chez moi.».

Quel matin merveilleux que celui qui suivit. Le ciel était pourtant gris mais je savais une chose : « derrière les nuages le ciel est toujours bleu. » J’étais prête à me battre convaincue qu’un jour à mon tour, dans un jardin, dans une forêt, sur une page, je dirai à celui qui m’entend, qui me lit :

« Souviens-toi, derrière les nuages gris le ciel est toujours bleu. Alors bats-toi, décide de vivre et surtout ne t’arrête pas en route, ne laisse pas les nuages gris cacher ton bonheur. Aie confiance.»

C’est l’africaine blanche qui te le dit !

Révélez vos talents à nos visiteurs !
Mon Univers2deco vous permet de créer un espace personnel afin de partager et publier vos créations,
Déjà inscrit(e) ? Identifiez-vous :
E-mail  
Mot de passe
> NOUVEAUX PRODUITS DE LA BOUTIQUE
> NOS DERNIERES VIDEOS
> DECOUVREZ TOUS LES TUTORIELS FOFUCHAS
Associations, artistes, artisans
faites-vous connaitre via notre annuaire professionnel
> Je m'inscris
Déjà inscrit(e) ? Identifiez-vous :
E-mail  
Mot de passe
Peindre des boutons de roses

Films rétractables : shabby chic

Gâteau d'anniversaire en papier

Carte 3D - Belle fleur d'anémone

Singes, fleurs arbres en fil chenille

> NOUVELLES VIDEOS
Découvrez nos dernières vidéos
www.femme2deco.com/videos/
> TABLEAUX TENDANCE
Découvrez notre nouvelle rubrique
www.femme2deco.com/index.php/tableaux/tableaux
> TECHNIQUE DU 3D
Images et planches pour la carterie
www.femme2deco.com/index.php/loisirs-creatifs-categorie-2/technique-3d-categorie-185
> FABRIQUEZ VOS BIJOUX
Découvrez les perles et accessoires
www.femme2deco.com/index.php/bijoux-categorie-246
Copyright C 2008 Femme2decoTV.com - Tous droits réservés           Qui sommes-nous ?  - Contact